L'affaire Parmalat aux mains de la justice italienne
LEMONDE.FR | 22.12.03 | 20h27
L'affaire Parmalat prend les proportions d'un scandale
Enron à l'européenne, alors que le trou dans les caisses du groupe agroalimentaire
pourrait s'élever à 7 ou même 10 milliards d'euros et que le parquet enquête
sur de possibles manipulations comptables.
Le scandale Parmalat a pris une nouvelle ampleur, lundi, en Italie avec
l'annonce de l'ouverture d'une enquête pénale à l'encontre du fondateur et de
deux anciens directeurs financiers du groupe agroalimentaire au bord de la
faillite.
Le nouveau président-directeur général de Parmalat, Enrico Bondi - un
spécialiste des missions de redressement difficiles -, qui a rencontré le
ministre italien de l'industrie, lundi après-midi à Rome, envisagerait de
demander la mise sous administration judiciaire du groupe, tandis que dans les
milieux politiques, on s'interroge sur un éventuel sauvetage du huitième groupe
industriel de la péninsule.
Le gouvernement devait une nouvelle fois discuter de l'affaire Parmalat
mardi, alors que le président du Conseil, Silvio Berlusconi, a promis samedi
une intervention de son gouvernement. Le conseil d'administration de Parmalat
devait également se réunir mardi.
Les syndicats du groupe se sont prononcés, lundi, pour l'application de la
loi "Prodi-Bis", qui met le groupe sous la
tutelle d'un ou de plusieurs administrateurs nommés sur proposition du ministre
de l'industrie. La mesure aboutit souvent à la vente des actifs. Une autre
solution serait l'"administration contrôlée". Elle permet de
poursuivre l'activité sous la supervision d'un administrateur nommé par le
tribunal. Elle vise essentiellement à résoudre une crise temporaire en vue de
la reprise normale de l'activité.
L'enquête pour comptabilité erronée, fraude et trucage de marchés dont fait
l'objet le fondateur du groupe, Calisto Tanzi, révélée lundi, intervient une semaine après sa
démission de ses fonctions de PDG et trois jours après le choc provoqué par la
révélation d'un trou de près de quatre milliards d'euros dans les comptes de
Parmalat.
Le ministère public a également cité les noms d'Alberto Ferraris
et Luciano Del Soldato,
deux anciens directeurs financiers, dit-on de sources judiciaires. Le premier a
occupé sa fonction entre mars et en novembre 2003 avant d'être remplacé par le
second, qui n'a tenu qu'un peu plus de trois semaines avant de démissionner le
9 décembre.
Les auditions ont permis de "comprendre"
ce qui s'est passé, ont annoncé, lundi soir, sans plus de précisions les
magistrats en charge des enquêtes, Francesco Greco et Eugenio
Fusco.
"MALVERSATION COMPTABLE"
La débâcle financière du groupe a pris un parfum de scandale, vendredi,
quand celui-ci a révélé qu'un document censé prouver que la filiale Bonlat Financing, basée aux îles
Caïmans, obtenait 3,95 milliards d'euros, était en fait un faux, la Bank of America - qui était censée l'avoir émis - ayant refusé d'en
reconnaître l'authenticité.
Samedi, la police a saisi des documents chez le cabinet comptable de Bonlat, Grant Thornton, et chez
le principal commissaire aux comptes principal de Parmalat, Deloitte
& Touche.
Un procureur milanais enquêtant sur Parmalat a estimé, lundi, que les "exemples de malversation comptable"
chez Parmalat étaient
"évidents". Angelo Curto a
ajouté : "Bonlat
n'est qu'une des diverses manipulations de bilan. (Ses comptes) ne sont dans l'ensemble pas très fiables."
Depuis l'ouverture de sa première unité de pasteurisation du lait en 1961, Calisto Tanzi avait
progressivement construit un petit empire agroalimentaire devenu numéro un
mondial du lait longue conservation. Parmalat, qui emploie 35 000 personnes
dans 30 pays, a déclaré un chiffre d'affaires de 7,5 milliards d'euros l'an
dernier.
Les quatre milliards d'euros manquants mettent Parmalat loin devant le
précédent scandale financier qui a secoué la zone euro, celui concernant le
distributeur néerlandais Ahold. Depuis quelques
jours, les comparaisons rapprochent Parmalat et l'ex-courtier en énergie
américain Enron dont la faillite, en décembre 2002, avait en quelque sorte
constitué le "coup d'envoi" de toute une série de scandales
financiers outre-Atlantique.
L'ACTION PARMALAT CHUTE A 11
CENTIMES
Calisto Bondi et son équipe n'étaient pas
joignables lundi. Ils sont restés enfermés toute la journée avec les banquiers
et les conseillers juridiques du groupe. "Bondi
veut avoir toute la souplesse nécessaire (...), dit-on de source
proche du dossier. Lui et son équipe vont
sans doute continuer à travailler toute la journée de lundi."
Le ministre de l'agriculture, Gianni Alemanno, a
indiqué qu'il ferait des propositions lors d'une réunion interministérielle. Parmalat
doit 120 millions d'euros aux producteurs de lait italiens et n'a pas payé ses
livraisons depuis le mois d'août, selon les chiffres publiés lundi par le
syndicat d'exploitants agricoles Confagricoltura.
L'action Parmalat a fini en baisse de 63,3 % lundi au fixing en Bourse de
Milan. Elle ne vaut plus désormais que 11 centimes d'euro, soit moins que sa
valeur nominale d'un euro. Depuis lundi, les cotations sur Parmalat font
l'objet de règles spécifiques, le cours étant établi par une confrontation
unique des ordres pendant quatre minutes.
Les actions des banques italiennes qui ont prêté de l'argent à Parmalat ont
également terminé en baisse lundi.
Les porteurs d'obligations Parmalat attendent mardi avant de décider de
porter ou non plainte. "Bien que
nous ne puissions nous exprimer au nom d'absolument tous les porteurs
d'obligations, l'idée générale est d'attendre la réunion du conseil
d'administration, demain, avant de décider si nous engageons une action
rapide", a déclaré lundi Evan Flaschen, représentant de Bingham
McCutchen. Ce cabinet judirique
américain représente plus de cinquante investisseurs institutionnels
détenant plus de deux milliards de dollars (1,61 milliard d'euros) en
obligations.
Parmalat n'a pas honoré la semaine dernière plusieurs échéances et de
nouvelles se profilent cette semaine, a ajouté Evan Flaschen. Parmi les "créanciers" de Parmalat
figurent des investisseurs qui avaient négocié une option de vente leur
permettant de demander à Parmalat d'acquérir pour 400 millions de dollars (322
millions d'euros) leur participation de 18,18 % dans la société brésilienne
Parmalat Empreendimentos e Administracao
si la société n'était pas introduite en Bourse d'ici la fin 2003.
La deuxième tranche de ce paiement de 400 millions de dollars, destiné à
racheter les minoritaires, arrivait à échance ce
lundi. Parmalat n'a pas honoré la semaine dernière le versement d'une première
tranche de cette somme, ce qui a conduit l'agence de notation Standard &
Poor's a déclasser la dette du groupe dans la catégorie défaut.
Avec Reuters
Le Monde 22.12.2003