L'affaire Parmalat ébranle le capitalisme italien
LE MONDE | 22.12.03 | 13h45
L'écroulement du premier groupe
agroalimentaire de la Péninsule met en cause "la crédibilité de l'économie
italienne", a estimé Silvio Berlusconi. Plusieurs grandes banques sont
exposées. Le gouvernement pourrait en profiter pour accélérer ses réformes du
contrôle des marchés financiers
L'affaire Parmalat tourne au scandale, en Italie, après
la découverte, vendredi 19 décembre, d'un "trou" de près de 4
milliards d'euros.
Rome, Milan de nos correspondants
L'onde de choc du scandale Parmalat est en train d'ébranler l'Italie. Le
cours de Bourse du premier groupe alimentaire italien s'est effondré, vendredi
soir à Milan, au point de rendre sa cotation impossible lundi 22 décembre dans
la matinée."L'affaire frappe les épargnants et la crédibilité de
l'économie italienne", a résumé Silvio Berlusconi, samedi 20 décembre,
après la découverte, la veille, d'un "trou noir" de 3,95 milliards
d'euros dans les comptes de Bonlat, une filiale du groupe domiciliée aux îles
Caïmans.
L'existence de cette considérable trésorerie, que l'on croyait déposée
auprès de la Bank of America, était certifiée par un faux document (Le Monde
du 21-22 décembre). Du coup, les observateurs craignent d'autres
"trous", qui pourraient faire s'écrouler comme un château de cartes
l'ensemble des bilans du groupe Parmalat. Selon les premières estimations de
l'enquête judiciaire, révélées par la presse italienne lundi, le gouffre financier
pourrait atteindre 8, voire 10 milliards d'euros.
Plus de 100 000 détenteurs d'obligations seraient concernés. Et les
répercussions de ce que le ministre de l'économie, Giulio Tremonti, n'a pas
hésité à définir comme "une affaire Enron à l'européenne"
touchent les banques italiennes, déjà montrées du doigt pour leur
"légèreté" lors de la faillite du groupe Cirio et du scandale des
bons du Trésor argentins (Le Monde du 19 novembre). La crédibilité de
l'ensemble du système financier italien en a pris un coup, et de nombreuses
obligations émises par des sociétés italiennes se trouvent pénalisées sur les
marchés boursiers.
Le scandale risque surtout de donner le coup de grâce à un système de
contrôle qui, selon M. Berlusconi, "a montré à de nombreuses reprises
son inefficacité". Dans le collimateur : la Consob, le
"gendarme" de la Bourse italienne, mais surtout la Banque d'Italie et
son tout-puissant gouverneur, Antonio Fazio. M. Tremonti devrait présenter,
mardi en conseil des ministres, un projet de réforme du contrôle du marché et
de l'épargne des particuliers qui devrait considérablement affaiblir les
pouvoirs de la banque centrale italienne. Les services du Trésor travaillent
déjà depuis plusieurs mois sur l'hypothèse d'une autorité unique, à la manière
de la Financial Service Authority (FSA) britannique.
Concernant le sauvetage du groupe Parmalat lui-même, et de ses 36 000 salariés, c'est l'état
d'urgence. Après la liquidation du groupe agroalimentaire Cirio, sur le point
d'être vendu par appartements, l'Italie ne peut pas se permettre de perdre le
numéro un mondial du lait longue conservation, doté d'un chiffre d'affaires de
7,6 milliards d'euros. Pour éviter la faillite, Enrico Bondi, l'ancien PDG de
Telecom Italia, de Montedison et de Fondiaria, aux commandes de Parmalat depuis
le retrait de la famille Tanzi, le 15 décembre, enclenchera, avant Noël, la
procédure qui devrait permettre de placer le groupe sous administration
judiciaire. Il devait rencontrer, lundi, le ministre de l'industrie, Antonio
Marzano, ainsi que les syndicats et les banques créancières.
Deux hypothèses sont à l'étude, toutes deux permettant de continuer
l'activité industrielle et de mettre le groupe à l'abri des actions judiciaires
de ses créanciers, en vue d'une solution à l'amiable. La première possibilité
est celle d'une procédure d'administration contrôlée, sous la supervision d'un
administrateur judiciaire. Elle consiste essentiellement à ramener au plus vite
l'entreprise dans une situation normale et suppose donc de pouvoir rapidement
redresser la barre. La solution alternative, dite de la "loi
Prodi-bis", vise à sauvegarder l'activité de production des grands groupes
industriels en crise, sous l'égide d'administrateurs nommés par le tribunal sur
proposition du ministre de l'industrie. Elle conduit néanmoins souvent à une
liquidation des actifs de l'entreprise. Enrico Bondi serait, dans les deux cas,
un candidat naturel au rôle d'administrateur judiciaire.
Comme il l'a déjà fait voici dix ans chez Montedison, après la faillite de
l'empire Ferruzzi - déjà un scandale dans le secteur agroalimentaire italien -,
ce spécialiste des redressements difficiles travaillera main dans la main avec
les magistrats. Le faux document révélé vendredi 19 décembre entraîne en effet
de nombreuses interrogations. Falsifier de façon crédible un extrait de compte
de la Bank of America n'est pas à la portée de n'importe quel comptable de
province. Il contraint M. Bondi et son équipe, assistés par Mediobanca et
Lazard, ainsi que par le cabinet d'audit Price Waterhouse, à repasser au peigne
fin les bilans du groupe à la recherche d'éventuels nouveaux "trous".
Une malversation d'une telle ampleur a-t-elle pu être possible sans des
complicités aux plus hauts niveaux ? C'est ce que se demandent les enquêteurs des
parquets de Milan et de Parme, qui travaillent sur plusieurs hypothèses de
délit, notamment le faux en écriture, l'agiotage et l'escroquerie. Ils ont
commencé à étudier les nombreux documents saisis au cours d'une perquisition
menée samedi, pendant dix heures, au
siège milanais du cabinet d'audit Grant Thornton, la
société qui a certifié les comptes de Bonlat. D'autres
documents ont été fournis "dans un climat de pleine collaboration"
par un autre cabinet d'audit travaillant pour Parmalat, la société Deloitte & Touche.
Un homme pourrait sans doute éclairer la lanterne de la justice, et
faciliter la tâche d'Enrico Bondi. Il s'agit de Fausto Tonna, l'homme de
confiance de Calisto Tanzi depuis trente ans. Directeur financier jusqu'en mars
2003, démissionnaire du conseil d'administration de Parmalat le 10 décembre, M.
Tonna était président de la holding de contrôle de Parmalat, Coloniale SpA. Annoncé
en fuite en Amérique du Sud par certains journaux, M. Tonna est sorti de son
silence, lundi matin, dans une interview à Il Giornale, donnée depuis...
son domicile de Collechio, près de Parme, la ville d'origine des Tanzi. "Si
on me le demande, j'expliquerai tout", affirme-t-il.
Jean-Jacques Bozonnet et Marie-Noëlle Terrisse
Leader mondial du lait
UHT
Le numéro un italien de l'industrie agroalimentaire a été créé en 1961 par
Calisto Tanzi à Collecchio, près de Parme. En 1966, Parmalat adopte le système
UHT de pasteurisation du lait, dont il est aujourd'hui le numéro un mondial. L'entreprise
a également bénéficié de changement de législation en Italie sur la
distribution du lait et l'abrogation du monopole des Centrali del Latte. En
1975, Parmalat parraine la Coupe du monde de Ski. Il est, en 1976 et 1977, le
sponsor officiel du champion automobile de formule 1 Niki Lauda.
Chiffre d'affaires
En 2002, Parmalat a réalisé un chiffre d'affaires de 7,6 milliards d'euros,
dont la part la plus importante est réalisée dans le lait (57,1 %). Les
produits frais représentent 23 % de l'activité. Le solde est réalisé
pratiquement par moitié entre la biscuiterie et divers (10,4 %) et les légumes
(9,5 %).
Endettement
La dette totale du groupe, inscrite dans les comptes au 30 juin 2003, était de
5,34 milliards d'euros.
Salariés
Parmalat emploie 36 350
personnes, dans 30 pays.
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 23.12.03 Le Monde